Guerre et Paix – le classique revu par ReputationWar
15/01/2013 Poster un commentaire
Je ne prétendrais pas, qu’en rassemblant des spécialistes de la gestion de la réputation du monde entier, l’intention de Christophe Ginisty et Pascale Azria était de réinterpréter le grand classique de la littérature russe (je ne prétendrais même pas l’avoir lu dans son intégralité, pour être honnête).
Mais il m’était impossible, en assistant aux présentations keynotes, le matin du 13 Janvier, de ne pas établir un parallèle avec mes cours de lycée, aujourd’hui bien distants. Particulièrement après avoir successivement écouté Christian Harbulot (directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet de conseil Spin Partners), Helio Fred Garcia (consultant auprès des Marines et auteur de The Power of Communications) et Tom Liacas (ancien activiste, cofondateur et directeur général de l’agence #engagementlabs) nous parler de champ de bataille informationnel, de stratégie martiale puis d’engagement et de respect dans un même objectif gestion de la réputation des entreprises. Je vois même un parallèle visuel entre le logo officiel et un tableau associé au roman, c’est dire …
Cette double face d’une même discipline, et les leçons tactiques et logistiques qui en découlent, sont pour moi le principal constat d’une journée d’une richesse exceptionnelle.
La meilleure défense, c’est l’attaque ?
Pas toujours ! Mais …
Selon Christian Harbulot, les réseaux sociaux, en donnant la parole à qui souhaite l’exprimer, ont fait évoluer la guerre de l’information d’un schéma de ‘vol’ (espionnage, manipulation) à un schéma de don (marketing de contenu, occupation du terrain médiatique) forçant les entreprises à sortir de l’ombre et à s’exprimer de manière proactive et transparente.
90% des attaques de réputation partent de la société civile, qui bénéficie de-facto de la crédibilité de l’opprimé et poussent les entreprises dans une position de justification, toujours plus défavorable. Et la professionnalisation du rôle d’attaquant, ainsi que la potentielle présence – souvent involontaire – de l’ennemi à l’intérieur, rendent cette posture d’autant plus complexe à gérer et plus coûteuse dans les bilans.
Helio Fred Garcia décrit cet affrontement en termes hérités du traite de stratégie guerrière de Carl Von Clausewitz "Warfighting" qui sert de bible et de manuel scolaire au célèbre Marine Corps de l’armée américaine. Selon lui, la guerre n’est pas liée à la technologie mais à un état d’esprit et les conflits de réputation ne peuvent pas se gagner sur le terrain mais au plus haut niveau de l’entreprise. Les dirigeants doivent apprendre à faire preuve d’empathie (un terme présent aux lèvres de presque tous les conférenciers) et à écouter avant de parler. Oublier le message que l’on souhaite faire passer mieux pour comprendre le point de vue de l’autre.
Ce conseil est aussi au cœur de la stratégie d’engagement que met en place Tom Liacas et son agence Engagement Labs dans des situations de blocage d’opinion tels que ceux qu’engendrent l’exploitation de gaz de schiste. Une stratégie fondée sur la transparence extrême et l’absence de censure permettant aux détracteurs d’un projet de s’exprimer librement et de recevoir des réponses concrètes de l’entreprise ‘coupable’. Le dialogue, amorcé par des prises de paroles positives d’opposants célèbres, permet d’éliminer progressivement les a priori pour laisser place à une vrai discussion entre parties prenantes, avec pour effet un respect mutuel et une émergence de participants modérés.
Contrairement au point de vue de Tolstoï, il semble donc que la science militaire ait un grand rôle à jouer dans la défense de la réputation des entreprises. Mais cette science s’applique non pas dans les rues mais dans le haut commandement, amené à préparer l’éventualité des crises, changer son point de vue sur le rôle de l’entreprise dans son écosystème et à se mettre à l’écoute de l’opposant plutôt que de l’affronter.
Cette préparation présente deux visages :
- Le premier, technologique, implique la mise en place de systèmes d’écoutes intelligents permettant de détecter les sujets de crise bien avant leur émergence (Alexis Bernard – Responsable de la communication 2.0 à la SNCF – nous explique que les crises en traine, prenant racine sur un terreau de mécontentement accumulé sur de longues périodes, sont beaucoup plus dangereuses et durables que les coups de sang déclenchés par un incident ponctuel), isoler les acteurs les plus influents sur un sujet précis et cartographier les réseaux de propagation d’information.
Le système d’écoute mis en place chez McDonalds pour faire face aux nombreux incidents qui émaillent nécessairement la distribution de 15 millions de repas quotidiens, est décrit par Jean-Noël Pénichon comme un outil nécessaire pour faire face au lobbying citoyen. Les trois phases d’une veille de réputation qu’il décrit ont été abordées en détail dans notre livre blanc 5 étapes pour élaborer un plan de veille.
- Le second, décrit avec force par Frank Puget (Directeur intelligence économique et opérations chez Ker-Meur), concerne les limites que l’entreprise se fixe dans sa stratégie. Cet aspect souvent négligé de la gestion de crise conduit certains dirigeants à faire volte-face en plein vol avec les conséquences dévastatrices qu’on imagine. A la SNCF, la situation monopolistique et l’image d’entreprise publique imposent des limites qualifiées de ‘soft’. En revanche, un industriel attaqué à tort peut choisir de déployer un arsenal beaucoup plus agressif pour éviter de perdre un chiffre d’affaire conséquent en laissant trainer une situation délétère.
La meilleure défense, c’est l’écoute
Signe des temps : l’ambiance de la salle plongée dans le noir pour mieux mettre en évidence la scène et éclairée seulement des lueurs des tablettes (Thierry Wellhoff et moi-même étions visiblement les seuls à recourir au graphite et à la pulpe de cellulose pour prendre des notes).

Autre signe des temps : le constat quasi unanime que l’écoute est nécessairement au cœur de toute stratégie d’engagement, qu’elle soit pour bâtir une marque employeur attractive ou pour faire face aux assauts d’armées citoyennes équipées des outils de communication les plus performants du moment (deux thèmes de tables rondes passionnantes, l’après-midi).
Comprendre l’autre – par empathie ou par stratégie belliqueuse – est la clé de voûte de la gestion de la réputation. Un message martelé par Brian Solis au cours d’un show aussi impressionnant que pragmatique : on devient bon par stratégie. On incite un dirigeant à se préoccuper du point de vue des multiples communautés impactées par l’activité de l’entreprise en lui montrant le bénéfice financier qu’il en retirera.
Cette compréhension passe par la veille. Une veille qui se doit de comporter une composante online puisque la confiance des français en les réseaux sociaux et les médias en ligne est en hausse constante (comme nous le confirme Laurent Bernelas d’OpinionWay). Une veille qui se doit également de permettre un tri entre les dizaines de millions de voix qui s’expriment sur tous les sujets possibles et d’en calculer l’influence réelle dans une conversation.
Arnaud Roy (Directeur Marketing d’Augure) participant à la table ronde Développer le renseignement et l’écoute aux côtés de Tom Contiliano (Bloomberg) et Henry Peyret (Analyste Senior chez Forrester Research) a expliqué à la salle la nature ternaire de l’influence en ligne : la notoriété n’étant qu’une composante mineure, il est essentiel de tenir compte de la légitimité perçue sur un sujet donné et de l’écho, cette élusive capacité à être repris par d’autres lors d’une prise de parole.
Laissant donc de côté mes souvenirs brumeux sur la littérature russe, je vous donne rendez-vous dans un prochain post pour décrire cette méthodologie d’identification plus en détail.
J’adresse aussi mes remerciements et mes félicitations aux organisateurs de cette conférence de haut vol, en espérant des répliques nombreuses et de même niveau.









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